Léon Cladel (1835-1892) est aujourd’hui un écrivain méconnu, pour ne pas dire inconnu. Pourquoi a-t-il été effacé de toutes les mémoires, ou presque, au point que l’immense majorité des professeurs de Lettres ignorent jusqu’à son nom[1] ? Aurait-il été un écrivain si médiocre pour mériter un tel sort ?

Mais alors comment se fait-il qu’en 1906, 14 ans après sa mort, à la suite d’un grand sondage organisé par Le Petit Parisien (le plus fort tirage des journaux du monde entier, dixit), ayant rassemblé plus de 15 millions de lecteurs, Léon Cladel apparaisse parmi les 500 personnalités les plus importantes du XIXe siècle, toutes « disciplines » confondues, certes loin derrière Pasteur, Hugo et Gambetta (les trois premiers lauréats) mais quelques places devant Manet, Mérimée et Stendhal dont les noms continuent de résonner de nos jours, ne serait-ce par l’appellation de rues ou d’établissements scolaires !

Pourquoi donc, preuves à l’appui, des hommes bien sous tous rapports, littéraires s’entend, à savoir Hugo, encore lui, Flaubert, Maupassant, Barbey d’Aurevilly, Dumas père, Gautier, Daudet, Tourgueniev, Mérimée, Leconte de Lisle, Edmond de Goncourt (qui le désigne parmi les douze premiers membres de la future Académie qui ne verra le jour qu’en 1900), Mallarmé, Verlaine, Huysmans, et bien d’autres encore sans oublier notamment les plus grands écrivains belges d’expression française, pourquoi donc ces hommes illustres ont-ils loué le talent littéraire de Cladel ? Pourquoi Baudelaire consacra quelques mois de sa vie à relire de concert page après page le premier roman du jeune homme, roman qu’il préfaça, acte unique chez le grand poète ? Pourquoi Zola prononça le discours funèbre devant la tombe du défunt, le samedi 23 août 1892, au cimetière du Père Lachaise ? Pourquoi alors tant d’écrivains de la nouvelle génération lui rendaient régulièrement visite à son domicile de la rue Brongniart, à Sèvres, afin de recueillir conseils, aide et appui ? Mais oui, pourquoi toutes ces questions sans réponses ?

Le premier réflexe est de le lire bien sûr, mais on ne trouve guère Cladel dans les librairies, faute d’avoir été réédité, hormis peut-être, à petit tirage, Le Bouscassié, un de ses premiers romans, sans doute le plus accessible au plus grand nombre, remarquable de surcroît. Nous verrons comment partager son œuvre.

Il est vrai — et c’est sans doute une raison de l’oubli dans lequel est tombé cet écrivain soucieux du style, — qu’on ne lit pas un roman de Cladel comme un roman de gare, loin de là. A l’évidence, pour une partie de son oeuvre, un effort s’impose, on ne peut le nier, un effort bien singulier réservé à une élite intellectuelle, à tout le moins aux bons lecteurs, à laquelle le commun des mortels n’aurait accès. Qu’on se rassure, ou pas, ce constat n’est pas nouveau. Nombres de ses amis, Zola en tête, lui reprochaient de travailler la forme à l’excès, rendant le fond peu crédible. Huysmans, dans une lettre adressée à Cladel à la suite de la parution de Bonshommes, s’exprime avec une réelle franchise : « Vous aurez été un des plus consciencieux artistes du temps et toujours l’on vous aimera pour cela. La lutte sans fin que vous avez entreprise contre les phrases, émerveille et attriste tout à la fois. Je vous ai admiré très-sincèrement et aujourd’hui encore je retrouve le bel artiste dans certaines simplesses et je suis plein d’une joie que vous me gâtez quelques minutes après — Ce qui n’empêche pas bien entendu que vous ne soyez un rude écrivain. » Au fond, Huysmans, comme bien d’autres, reprochaient à Cladel de mettre dans la bouche de monsieur Tout-le-monde une « langue ainsi soignée, ainsi tarabiscotée » qu’elle ne correspondait en rien à la réalité. Ce sont là des reproches qu’on a faits à Cladel et, a fortiori, qu’on lui ferait encore aujourd’hui.

Nous aurons l’occasion de revenir sur l’écriture cladélienne. Il y a tant à dire.

Ceci dit, faire connaissance avec Léon Cladel, c’est aussi s’immerger au cœur du XIXe siècle, entre le Quercy de son enfance et Paris, capitale fascinante à plus d’un titre. Le jeune homme, à défaut de fortune, rêvait de gloire littéraire. Il s’est battu corps et âme pour réussir dans son entreprise et, au-delà de son parcours littéraire, sans doute est-il important de découvrir le monde au sein duquel il a vécu, non seulement le monde des arts et de la politique qu’il a bien connu, mais aussi celui des gueux, des va-nu-pieds, des martyrs de la vie, ces inconnus, tant urbains que ruraux qu’il a si bien dépeints dans son œuvre, sans oublier sa kyrielle de chiens qu’il a tant aimés.

Il me faudra sans doute beaucoup de temps pour partager avec vous ma passion pour Cladel et cette période charnière entre l’ancien monde et ses privilèges et le monde nouveau, celui de tous les dangers, espoir cependant d’une vie meilleure que l’écrivain souhaitait tant, pour les plus démunis notamment.

Fabrice Michaux


[1] Aucune acrimonie envers les professeurs de Lettres, bien au contraire. Simplement, durant l’année scolaire 2010-2011, j’avais eu la curiosité de demander à cinquante-deux enseignants de Lettres exerçant en lycée s’ils connaissaient Léon Cladel. Seuls trois d’entre eux m’avaient répondu en avoir entendu parler ; aucun ne l’avait lu.

Je précise que je dois à un professeur de Lettres d’Université de m’avoir fait connaître Léon Cladel à la fin du siècle dernier : il a pour nom Pierre Glaudes ; il occupe désormais la chaire de littérature XIXe siècle à l’Université Paris-Sorbonne. Je ne peux que le remercier.

Et comment ne pas évoquer un cladélien de la première heure, passionné des grandes causes, infatigable militant à plus d’un titre, un homme au grand cœur, que j’ai le plaisir de saluer : Jean-Paul Damaggio.

N’hésitez pas à vous rendre sur la Vie de La Brochure pour retrouver le fruit de toutes ses recherches, sur Cladel entre autres.